Archive for novembre, 2011


Magma

Plus ancienne Fréquence de l’Expansion. Sa réputation est bonne, et les conditions de vie, sans être aussi confortables que celles offertes par Banquise, sont tolérables. Il règne une ambiance de calme et de sérénité dans cette Fréquence. Sa principale activité est concentrée sur les échanges de messages et beaucoup moins sur la diffusion de programmes. Elle tolère un certain anarchisme dans ce domaine et se borne à faire respecter les conditionnements culturels.

Le dirigeant de la Fréquence se nomme Encelade, aussi appelé le Comte rouge.

Son CentraCom est le Vésuve.

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…Giverne n’était qu’une curiosité planétaire parmi d’autres, un astre isolé perdu au milieu des routes stellaires. Sa résistance face à la curiosité des scientifiques l’avait plongée dans l’indifférence. L’humanité se lassait des mystères trop épais : il en existait tant dans l’univers. Comme des cambrioleurs, les chercheurs finissaient par se focaliser sur les énigmes moins protégées, plus accessibles. Seuls quelques fous demeuraient sur place. Et il fallait être un peu cinglé pour débarquer dans un tel endroit quand on était le maître d’une Fréquence…

… De quelle couleur était-elle ? Bien sûr, il y avait le bleu profond des océans, le blanc des nuages, mais comment définir la teinte des forêts ? Il y avait une nuance de vert Véronèse, des éclats bleutés, électriques, un soupçon de rouge carmin. Quelque chose qui hésitait entre le pointillisme et l’impressionnisme. Pourtant, même en dézoomant au maximum, on ne percevait aucun motif. D’où venait cette couleur ? Pourquoi restait-elle inaccessible ? Elle identifiait Giverne aussi sûrement qu’une empreinte, et il fallait l’espace pour l’admirer…

 

Une des dernières planètes colonisées par l’Expansion, il n’y a pour l’instant qu’une petite communauté de scientifiques et d’aventuriers installés. Comme les Samaladi de Babil-One, Giverne constitue l’un des mystères de l’Expansion. Ses terres sont entièrement recouvertes d’une végétation d’un type inconnu. Les forêts sont principalement composées de ce que l’on nomme « arbres de verre ». La matière ne ressemble à rien de répertorié dans les archives humaines et même si, par facilité, on la compare au verre, elle est bien plus malléable et produit une sorte de vibration continue.

Malgré les recherches entreprises depuis 25 ans, aucune équipe n’est parvenue à décider si les arbres étaient des végétaux, des minéraux ou une entité consciente extra-terrestre. Leur comportement paraît à la fois collectif et individuel, mais aucune activité consciente n’a été détectée. Il semble clair qu’une construction humaine provoque le dépérissement des arbres tout autour sur environ une dizaine de mètres. En dehors de ce détail, Giverne demeure un mystère complet.

…Un seul autre navire pouvait rejoindre le Melkine sur sa route. Sa coque rouge, ses formes sphériques et ses antennes paraboliques rendaient son identification facile : un vaisseau-relais de Magma. Pendant un mois, il avait stationné à l’un des points de Lagrange, pour changer d’équipage. Sa technologie était bien en avance par rapport au Melkine : gravitation artificielle à chaque pont, compensateur d’accélération, double propulsion à fusion évitant les phases de retournement. Cette modernité se payait par une silhouette obèse et piquetée. Le navire était l’union de trois globes de taille inégale, deux petits aux extrémités, pour les moteurs, et un central pour l’équipage et les instruments d’émission/réception. Un grand fouillis d’antennes à la surface de la coque rendait l’ensemble menaçant et peu attrayant. Jamais personne ne rêverait de monter sur un vaisseau-relais des Fréquences.

Il faut avoir renoncé à beaucoup pour s’embarquer sur de tels bâtiments. C’est toujours ainsi pour les voyageurs interstellaires, mais les vaisseaux-relais exigeaient plus de sacrifices. L’équipage partait pour des missions de plusieurs mois sans toucher une planète. Ils erraient. Dans le monde des Fréquences, ces gigantesques entreprises de communication spatiale, on ne pouvait se contenter d’émettre à large bande : il aurait fallu trop de puissance pour ne pas perdre de données. Alors on concentrait le faisceau vers un collecteur orbital. Le défaut de ce système, c’était qu’il limitait les possibilités de mise en réseau. On ne pouvait pas utiliser un faisceau unique pour plusieurs planètes dans un secteur proche, il en fallait un pour chacune. Les navires-routeurs géraient les parcours, redirigeaient certains faisceaux en fonction des messages, mais ils se limitaient aux systèmes planétaires. Il en allait autrement pour la communication interstellaire…

Si l’on tente d’établir une typologie des navires utilisés dans l’Expansion, on peut distinguer :

  • Les navires interstellaires. Eux seuls disposent de la puissance nécessaire pour atteindre une vitesse subluminique rendant le trajet acceptable. Sont rangés dans cette catégorie aussi bien les vaisseaux-relais que le Melkine. Totalement autonomes, ils peuvent s’arrimer aux stations orbitales.
  • Les transporteurs. Cela comprend les navires des « routiers », qui amènent les marchandises, capables de cheminer en convois de plusieurs dizaines de bâtiments à la suite, mais aussi les vaisseaux-cargos, qui ont été conçus pour accueillir dans leurs soutes des navires plus petits ne disposant pas de propulsion subluminique. Ce dernier type de navire est trop gros pour s’arrimer à une station.
  • Les navires atmosphériques. On désigne sous ce vocables tout bâtiment capable d’atterrir sur une planète et d’en décoller sans nécessiter de base de lancement. Les CentraCom des Fréquences appartiennent le plus souvent à cette catégorie, car ils sont susceptibles régulièrement d’opérer de la maintenance au sol ou de traiter avec les populations. Ces vaisseaux utilisent une double propulsion leur permettant d’acquérir une vitesse suffisante pour décoller d’une planète sans endommager le sol ou l’atmosphère, mais doivent emprunter des cargos-titans pour des trajets interstellaires.
  • Les navettes. Ensemble non-homogène qui comprend aussi bien des appareils capables d’atteindre une station orbitale à partir du sol que ceux transportant des voyageurs en vitesse subluminique.

« Indira, moi je ne comprends pas. Vous reproduisez la société de l’Inde, mais vous enlevez le système de castes entre les habitants. Pourquoi l’instituer entre vous et les Spatiaux ?

— C’est évident. Personne ne désire le statut d’intouchable : ce serait une bonne raison pour partir. À l’inverse, les Spatiaux apportent leur culture, leurs idées, leur propre conditionnement. Une trop grande proximité pourrait mettre en danger les structures de notre société, en révéler le caractère factice. La barrière nous protège. Après, que ça fonctionne bien avec le concept des castes, tant mieux !

— Aucun intouchable ne peut devenir un des vôtres ? La mère d’Ai voulait vivre à Shin, elle acceptait tout, y compris qu’elle et son enfant subissent le conditionnement. »

Indira hocha la tête, pensive.

« Égoïsme. Cette femme ne pensait qu’à elle. Pour la famille de l’homme, épouser une intouchable représentait un trop grand déshonneur. Son père aurait perdu du prestige et du soutien. Il aurait plus de mal à marier ses filles, aussi. Aucune famille ne peut se permettre de perdre sa position pour une Spatiale. Encore plus si elle est enceinte. Si elle avait subi le conditionnement, elle aurait d’elle-même compris l’impasse. C’est pas possible, voilà. »

Une séparation informelle existe entre Terrestres et Spatiaux. Ces termes désignent d’une part, les habitants d’une planète, et d’autre part, ceux qui vivent dans l’espace. Il serait exagéré de parler de conflit, mais à force de vivre selon des contraintes différentes, les deux populations rencontrent souvent des soucis de compréhension. Les Spatiaux subissent des conditionnements culturels, mais n’ont pas la même vision ni les mêmes priorités que des habitants d’une planète. Il est rare qu’un couple soit formé entre un Terrestre et un Spatial. Les conditionnements culturels s’appuient sur cette dichotomie pour justifier certains interdits sociaux.

… Je croyais que l’argent n’existait plus dans l’expansion ? demanda Myriam.

— Je le pensais aussi, répondit Indira, perplexe, mais on m’a expliqué que c’est lié au conditionnement culturel. Certaines planètes utilisent une monnaie, mais c’est juste un objet transactionnel. Pour les Spatiaux, il existe des bons d’échanges. Ça permet d’obtenir des privilèges d’arrivée et de départ, ainsi qu’un accès plus rapide au ravitaillement. L’espace est limité en station, alors il faut réguler.

— Le Melkine paie ?

— J’ai pas trop compris, mais apparemment nous avons un statut spécial, avec un privilège absolu pour le navire.

— Je comprends pas le rapport avec le conditionnement culturel.

Indira se gratta le nez. Pourquoi devait-elle expliquer un truc pareil ? Elle n’avait jamais vécu dans l’espace, et l’argent n’avait jamais été un problème pour elle dans sa famille…

Aucune monnaie ne régit l’Expansion dans sa totalité. Selon les conditionnements culturels, un équivalent existe mais il ne définit pas les rapports entre une colonie et les vaisseaux spatiaux qui transitent.

L’essentiel des échanges s’apparente au troc, en fonction des besoins en ressources des uns et des autres. Aucune instance globale ne tente d’instaurer un équilibre entre les différentes planètes ou stations. Le Code d’usage gère l’essentiel des transactions. Les transporteurs spatiaux se contentent d’acheminer les marchandises et les denrées en fonction des commandes qui transitent par les Fréquences.

Les Spatiaux bénéficient d’un statut particulier, matérialisé sous la forme de bons d’échanges qui se cumulent. Ces bons offrent des privilèges lors des procédures d’entretien, d’accès et de gestion de trafic, mais ne représentent pas une taxe. Certaines stations d’exploitation de minerais (celles qui ne sont pas soumises à un conditionnement culturel) transforment ces bons d’échange en droit de propriété pour l’acquisition d’un navire spatial (ce droit est transmissible). Même si l’Expansion produit régulièrement des vaisseaux, leur acheminement d’un point à un autre demande du temps et obéit à des priorités gérées par les Fréquences.

Les unités Neumann

…La classe s’échappa de la cabine en ordre dispersé. Arthur laissa Indira avec les élèves pendant qu’il allait s’assurer que son contact samaladash était arrivé. Il n’était pas question de laisser les gamins dehors au milieu des bordels et autres maisons de passe installés au centre-ville. En se promenant dans le terminal, ils arrivèrent au balcon surplombant l’unité Neumann. De l’extérieur, on ne voyait qu’une demi-boule noire d’environ cent mètres de diamètre, plongée dans un liquide aux reflets violets. Pas de diodes clignotantes, pas d’arcs électriques, même pas d’instruments dignes d’intérêt. Juste une masse sombre dans un bassin. Pour l’essentiel, des robots circulaient tout autour pour patrouiller, tandis que les opérateurs contrôlaient l’intelligence artificielle depuis une cabine.

L’ensemble n’avait rien d’extraordinaire, mais cela n’empêcha pas Théo d’être excité par la découverte. Après tout, sur sa planète d’origine, aucune unité Neumann n’était installée :

« Alors, Madame, c’est ça qui commande la planète ?

— Commander, c’est beaucoup dire. Elle décharge les habitants des tâches subalternes comme la gestion des ressources. Elle n’impose aux habitants que ce qu’ils lui confient…

Ces intelligences artificielles sont la colonne vertébrale de l’Expansion. Le conditionnement culturel est directement associé à cette technologie. Même dans les sociétés archaïques, une unité Neumann est installée pour gérer les rapports entre les membres de la communauté et avec l’espace. Selon les modules associés à l’I.A., cette dernière gère le réseau de communication, la distribution des ressources, les commandes aux transporteurs spatiaux pour approvisionner les planètes, ainsi que l’envoi.

En situation de conflit dans la communauté, dès lors qu’il est conforme au conditionnement culturel, l’unité Neumann fournit l’armement aux différents belligérants. Elle fournit aussi le programme neuronal à implanter dans les fœtus. Son activité de régulation est à la fois économique et sociale, selon les besoins.

Les unités Neumann peuvent être transportées dans l’espace et lâchées sur de nouvelles colonies en moins d’une demi-journée. La maintenance est assurée par des robots et nécessitent moins d’une dizaine d’opérateurs humains pour être totalement opérationnelles.

À chacun, selon sa culture

Ce slogan est le principe fondamental de l’Expansion, justifiant la colonisation de centaines de planètes. Le choix de quitter la Terre reposait sur la difficulté de s’étendre sur un territoire réduit sans se confronter à d’autres traditions ou spécificités identitaires. Pays, nations, ne recouvraient pas la variété des communautés culturelles pouvant exister. Les populations des navires d’exode se répartirent selon leurs envies ou leurs désirs.

Une prise de conscience générale aboutit à la conclusion que ces identités culturelles évolueraient durant le trajet de la flotte. Comme il était inenvisageable de transférer des membres d’un vaisseau à l’autre pendant l’exode à vitesse subliminique, il fallut trouver une solution pour fixer ces spécificités.

Ainsi naquit le conditionnement culturel. Des schémas neuronaux sont implantés dans les fœtus pendant la grossesse, afin de prédisposer les enfants à se comporter selon les exigences culturelles de la communauté. Dans le monde de l’Expansion, ce système n’a pas été abandonné, bien au contraire. Il s’est enrichi, complexifié, doté de subtilités nouvelles.

Dans les sociétés dites « archaïques » (où les avancées technologiques sont refusées), le conditionnement permet aux habitants de côtoyer des objets techniques sans qu’ils en tirent des conséquences pour l’évolution de la communauté. Cette capacité repose sur les propriétés de la dissonance cognitive dans le cerveau. Même les porteurs d’un conditionnement culturel strict peuvent interagir avec des moniteurs ou des écrans de communication. En revanche, il leur sera impossible de décrire ou de comprendre le fonctionnement d’une machine ou d’une invention.

Presque toutes les planètes sont soumises à un conditionnement culturel et seuls les anciens élèves du Melkine en sont totalement dépourvus.

Il se dit qu’en certains endroits, on pratique le re-conditionnement, une forme de programmation neuronale forcée sur des sujets jeunes ou adolescents. Cette pratique, si elle s’avérait exacte,  s’opposerait au Code d’usage parce qu’elle empêcherait un individu de quitter une planète s’il n’est plus en accord avec le conditionnement culturel.