Archive for décembre, 2012


L’Ecuyère

Ce personnage est né bien avant le Melkine, puisque j’en avais l’idée à la sortie de l’album Albion de William Sheller (1994). Il a fallu près de 10 ans pour que je l’intègre à un récit.

La poursuite quitta le Monsieur Loyal et entoura une jeune femme tout entière recouverte de métal. Malgré les motifs colorés parcourant son corps, le brillant de l’acier ne trompait pas. Seule la tête paraissait faite de chair. Le maquillage outrancier soulignait des yeux joyeux sur un visage élégant et fin. Il ne s’agissait pas d’un automate, mais bien d’un être humain. Même à distance, Ismaël sentait que l’Écuyère vivait. Le reste du corps resplendissait de perfection métallique : articulations invisibles, imitation de la forme des muscles, souplesse du torse. Quand l’Écuyère s’avança vers le présentateur, ses pas ne trahirent aucune origine mécanique. Au contraire, elle inspirait une sensation de légèreté sans équivalent. La jeune femme représentait l’aboutissement de la technologie cybernétique. Du coup, le défi attendu par les spectateurs paraissait beaucoup plus équilibré.

« Eh oui mesdames et messieurs, reprit le Monsieur Loyal. L’Écuyère va accomplir l’exploit que vous désirez tous. Elle va se hisser entre les deux statues pour atteindre une plate-forme située à 40 mètres de hauteur – ne cherchez pas, vous ne pouvez la voir d’ici – et sans l’aide de corde ou de tout autre moyen artificiel. »

Il fit une pause, et baissa d’un ton, comme s’il s’agissait d’une confidence : « Et là, vous vous dites : mais c’est trop facile, avec ses prothèses. Et c’est là que l’on a inventé le bouton, ton ton ! »

D’un geste de la main, il aplatit son haut de forme.

Aussitôt, les multiples bras des statues se mirent en mouvement dans un grincement strident. À droite, à gauche, haut, bas, en diagonale, les lames brillaient en bougeant. Le bruit des moteurs se tut, et seul le grondement de l’air cisaillé s’échappa de la piste. Les déesses attendaient leur adversaire.

Naissance

Après de nombreux albums piano-orchestre, William Sheller avait délibérément choisi de réaliser un album rock. Le dernier morceau « Relâche » évoque le cirque, mais dans une version plutôt angoissante : (Je n’ai pas trouvé la version originale du morceau, mais on trouve la version orchestre de 2005)

Les paroles créent une petite histoire qu’on imagine sombre, entre une écuyère et un amoureux déçu et suggère un cirque étrange où une chute pourrait être mortelle. A l’origine, j’avais imaginé une piste qui montait dans les airs. Dans l’univers du Melkine, cela s’est transformé en ce duo de statues armées d’épées, et l’Écuyère, au lieu de monter à cheval, jouait les acrobates (les paroles évoquent « où le pied se pose »). J’aime bien cet exemple des modifications autour d’une inspiration. L’ossature est toujours présente, mais la forme s’est modelée pour s’adapter au monde et au récit. Je n’imagine pas qu’un lecteur puisse, sans qu’on lui dise, retrouver la référence. Francis Berthelot parle du coffre à jouet dans lequel un auteur puise, ce qui est une assez bonne image. On joue au lego, on transforme, démonte, remonte, en utilisant tout ce qui est à portée… de musique.

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Comme je l’ai évoqué dans l’interview donnée au blog de la librairie Critic, la musique joue un rôle important dans mon écriture. J’en tire des images, des atmosphères, des personnages. Chercher ces musiques, ces chansons fait partie du « travail » aussi bien dans les romans que dans les nouvelles.

Playlist

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise musique, et je ne cherche pas la playlist idéale de la personne de bon goût. Il y a les musiques qui suscitent quelque chose, et les autres. La chanson d’un groupe underground peut avoir le même effet qu’un tube à la mode. Il suffit d’être attentif à ce qui entoure, d’être curieux et sans sectarisme. On ne sait jamais d’où cela va venir. En tout cas, je suis toujours surpris par ce qui peut faire naître des scènes chez moi, alors même que certains morceaux que j’adore ne m’évoquent rien pour l’écriture.

Cela doit travailler dans le subconscient, sur des rythmes précis, des arrangements, des paroles. Je ne ferai jamais une liste de morceaux digne des inrocks avec ce qui m’inspire, mais je refuse de me priver du plaisir de la rencontre entre une mélodie, un pont musical et les images qui se forment dans ma tête. Je dois à ce processus de grands moments d’émotion et des frissons sous la peau. La musique donne à l’écriture un aspect corporel (plus que charnel), où la réflexion compte moins que l’expérience.

Repeat

Concernant l’aspect concret, le lien entre musique et écriture se fait sous deux activités principales : le travail latent et le travail effectif.

Même si l’écriture peut se comptabiliser en heures passées devant l’écran, en nombre de pages noircies, en nombre de signes abattus, ce n’est qu’un aspect limité. La majorité du travail est invisible et latent. Le texte vit dans la tête bien avant qu’il n’apparaisse sur une feuille. Et, à titre personnel, je considère que lorsque je me mets à mon clavier, c’est un peu comme si je réduisais toutes les possibilités, comme si je tuais la totalité du texte en en sélectionnant une partie. C’est une « petite mort », mais le texte vivra d’une autre manière chez le lecteur. Il faut bien le transmettre à un moment.

Donc, dans ce travail latent, la musique est un très bon support. Quand je voyage dans le train, je peux me concentrer sur les morceaux qui me seront utiles, et je revis la scène que j’écrirai plus tard. L’écoute me donne le temps d’épuiser des possibilités, de tester, de raturer, d’organiser. Tout ce travail, tout ce temps préparatoire, je le regagne après, quand je suis devant mon écran. Quand j’ai mes écouteurs dans les oreilles, considérez que je suis en train de travailler, pas la peine de me déranger. Certains auteurs disent qu’écrivain, c’est d’abord un état. Sans doute est-ce vrai.

La deuxième façon d’utiliser la musique, c’est pendant l’écriture elle-même. Je peux écrire dans le silence complet, mais j’aime aussi avoir une ambiance musicale, et j’essaie de l’adapter en fonction de ce que j’écris. Rien de très particulier. En revanche, sur certaines scènes précises, parfaitement identifiées à un morceau, l’objectif est différent. Je sélectionne le morceau et je le passe en mode répétition. J’essaie de retrouver tout ce qui a été expérimenté  lors du travail latent, et ce n’est pas en 3 ou 4 minutes que ça se fait. Je me mets à écrire avec la musique qui tourne en boucle. Je finis par connaître par coeur, mais il y a un effet de transe hypnotique. L’esprit est entraîné par la musique, il se coupe de l’extérieur et acquiert une sorte d’énergie qui n’est pas la même quand on travaille dans le silence absolu. Comme iTunes comptabilise les écoutes, je suis parvenu à un record de 160 pour un morceau.

Je ressors toujours un peu lessivé de ces moments, comme au sortir d’une grande période d’exaltation. Ce n’est pas de l’ordre du délire, au contraire, c’est une attention extrême, une conscience nullement parasitée par l’extérieur. C’est une forme de méditation, à la fois conscience et absence de soi. En définitive, j’ai la chance, presque le privilège, de pouvoir accéder à cet état d’une manière assez simple. Ceci explique en partie aussi pourquoi j’aime écrire (plus que d’avoir écrit), parce qu’il s’agit d’une expérience personnelle qui n’est pas une souffrance (quand je suis dans cet état de transe, les mots glissent sans difficulté), ni une expérience mystique (je ne me sens pas relié à du surnaturel).

Je ne peux pas partager la manière que j’ai de ressentir la musique quand elle se combine avec l’écriture, mais dans les jours à venir, je rajouterai certaines références musicales, pour en donner un aperçu.

 

Questions — Réponses

Sur climaginaire, Soleil fait une critique du Melkine et termine par des questions :

D’une manière générale, beaucoup de choses me semblent un peu faciles. Dès qu’on commence à se poser des questions, ça coince. Sur des points de détail, on peut par exemple se demander comment le Melkine arrive à faire des promos annuelles alors qu’ils ramassent des enfants éparpillés le long de leur trajet, ou comment des professeurs conditionnés arrivent à former une génération non conditionnée. Sur des questions de fond, il manque des explications sur la logique globale : par exemple, savoir pourquoi la mise en œuvre de communications instantanées doit forcément aboutir à la guerre totale reste assez nébuleux pour moi. Quant au fameux algorithme secret de positionnement du Melkine, dont on nous rabâche les oreilles, j’ai autant de mal à voir en quoi il est si important qu’à imaginer que personne n’ait réussi à le craquer en plusieurs siècles.

Je ne suis donc pas entièrement convaincue. Je reste sur une impression de mal fini, pas assez approfondi. Dommage, parce que le style est agréable et la passion que l’auteur met dans son texte nous fait réellement plonger dans l’infini des étoiles.

La critique est intéressante et plutôt favorable, je n’ai rien à redire. Les questions soulevées sont justifiées, mais je préfère y répondre ici que sur le site contenant la critique, n’ayant rien de spécial à reprocher à celle-ci.

Des promotions annuelles ?

– Ce n’est pas détaillé, puisque l’on suit des élèves de 3e année. Il est vrai qu’on peut se demander comment ça se passe pour ceux qui arrivent au fur et à mesure. Il suffit de considérer que la première année est spéciale et porte plus sur l’adaptation au nouvel environnement du vaisseau qu’à une véritable année d’enseignement. On teste les scaphandres, par exemple, parce que c’est vital et une exigence de sécurité. Le coeur du cursus démarre à la deuxième année.

Des professeurs conditionnés pour des élèves qui perdent leur conditionnement ?

– L’exemple d’Indira montre que les professeurs ont subi le conditionnement, mais sont déjà des individus à part (le fait qu’ils choisissent d’embarquer sur le navire est un signe de leur particularité). Pour le reste, la communauté créée par le Melkine transforme les professeurs plus sûrement que les élèves.

La communication instantanée provoque la guerre ?

– Très bonne question. C’est vrai que c’est évident pour Arthur ou l’Ecuyère, mais pas pour le lecteur. Mais ceci sera montré dans le tome 2 et la suite. Plutôt que d’expliquer, le lecteur l’expérimentera sur des planètes et verra ce qui est en jeu. Le seul élément que je peux éclaircir, c’est qu’en abolissant les distances, la communication instantanée fait voler en éclat les limites des Fréquences. Mais l’enjeu se situe encore ailleurs.

L’algorithme de positionnement protégé ?

– On en aura un exemple dans le tome 2, et c’est évoqué dans la nouvelle parue dans Destination Univers Le Khan Mergen, l’algorithme est le seul bien des anciens du Melkine. ils ont donc déployé tout un tas de stratégies pour qu’il ne tombe pas dans des mains étrangères (au point de le détruire si besoin). Pour le reste, sans les éléments d’origine, il est très difficile de « craquer » un algorithme (AES résiste bien, par exemple). De plus, les individus voulant posséder l’algorithme ne sont pas si nombreux que cela (connaître la position est une chose, passer l’examen en est une autre. Banquise est une exception.). On peut donc partir du principe que pour l’instant, l’algorithme est sauf. Mais le tome 2 montrera son importance.

En tout cas, que cela soulève des questions n’est pas pour me déplaire. S’il y a trois tomes, c’est bien que certains éléments se verront expliqués au fur et à mesure.

Nouvelles critiques

Sur Sci-fi Universe, par Amaury L. :

L’éditeur nantais, L’Atalante, a une capacité incroyable pour dénicher des écrivains méconnus mais pourvus d’un vrai talent d’écriture et si Le Melkine démarre doucement, son final donne envie de connaître hâtivement la suite de ce space opera philosophe et empreint d’une originalité manifeste.

Sur Psychovision par Stegg :

Après les Loups de Prague, Olivier Paquet met à nouveau en scène un groupe de marginaux en guerre contre un système tentaculaire, sauf qu’ici, il est plus décrit comme une lueur d’espoir dans un monde incapable d’évoluer, à moins qu’on ne lui dise comment faire, mais selon qui s’en charge, le résultat ne sera pas le même et pourrait être effrayant. Un début de trilogie qui démarre donc très fort et dont la suite est désormais très attendue.

La moisson continue, avec régularité. En espérant que ça continue ainsi.