Ce personnage est né bien avant le Melkine, puisque j’en avais l’idée à la sortie de l’album Albion de William Sheller (1994). Il a fallu près de 10 ans pour que je l’intègre à un récit.

La poursuite quitta le Monsieur Loyal et entoura une jeune femme tout entière recouverte de métal. Malgré les motifs colorés parcourant son corps, le brillant de l’acier ne trompait pas. Seule la tête paraissait faite de chair. Le maquillage outrancier soulignait des yeux joyeux sur un visage élégant et fin. Il ne s’agissait pas d’un automate, mais bien d’un être humain. Même à distance, Ismaël sentait que l’Écuyère vivait. Le reste du corps resplendissait de perfection métallique : articulations invisibles, imitation de la forme des muscles, souplesse du torse. Quand l’Écuyère s’avança vers le présentateur, ses pas ne trahirent aucune origine mécanique. Au contraire, elle inspirait une sensation de légèreté sans équivalent. La jeune femme représentait l’aboutissement de la technologie cybernétique. Du coup, le défi attendu par les spectateurs paraissait beaucoup plus équilibré.

« Eh oui mesdames et messieurs, reprit le Monsieur Loyal. L’Écuyère va accomplir l’exploit que vous désirez tous. Elle va se hisser entre les deux statues pour atteindre une plate-forme située à 40 mètres de hauteur – ne cherchez pas, vous ne pouvez la voir d’ici – et sans l’aide de corde ou de tout autre moyen artificiel. »

Il fit une pause, et baissa d’un ton, comme s’il s’agissait d’une confidence : « Et là, vous vous dites : mais c’est trop facile, avec ses prothèses. Et c’est là que l’on a inventé le bouton, ton ton ! »

D’un geste de la main, il aplatit son haut de forme.

Aussitôt, les multiples bras des statues se mirent en mouvement dans un grincement strident. À droite, à gauche, haut, bas, en diagonale, les lames brillaient en bougeant. Le bruit des moteurs se tut, et seul le grondement de l’air cisaillé s’échappa de la piste. Les déesses attendaient leur adversaire.

Naissance

Après de nombreux albums piano-orchestre, William Sheller avait délibérément choisi de réaliser un album rock. Le dernier morceau « Relâche » évoque le cirque, mais dans une version plutôt angoissante : (Je n’ai pas trouvé la version originale du morceau, mais on trouve la version orchestre de 2005)

Les paroles créent une petite histoire qu’on imagine sombre, entre une écuyère et un amoureux déçu et suggère un cirque étrange où une chute pourrait être mortelle. A l’origine, j’avais imaginé une piste qui montait dans les airs. Dans l’univers du Melkine, cela s’est transformé en ce duo de statues armées d’épées, et l’Écuyère, au lieu de monter à cheval, jouait les acrobates (les paroles évoquent « où le pied se pose »). J’aime bien cet exemple des modifications autour d’une inspiration. L’ossature est toujours présente, mais la forme s’est modelée pour s’adapter au monde et au récit. Je n’imagine pas qu’un lecteur puisse, sans qu’on lui dise, retrouver la référence. Francis Berthelot parle du coffre à jouet dans lequel un auteur puise, ce qui est une assez bonne image. On joue au lego, on transforme, démonte, remonte, en utilisant tout ce qui est à portée… de musique.

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