« À mesure que le processus s’emballait, le Cheik noir prenait possession de l’espace. Il marchait pour récupérer un éclat, établissait des structures provisoires dans un coin, puis les unissait à d’autres par un lien nouveau. Ses mains se couvraient de lumière, étincelaient. Ses doigts pianotaient si vite qu’il devenait impossible d’en suivre le mouvement. Tout en déambulant, il jouait avec des bulles et des sphères au creux de ses paumes. Il jonglait, tout en en modifiant les formes : cylindres, sabliers, tores. Entouré de sculptures miroitantes, il remodelait et ajoutait de nouveaux éléments.

À la fois danseur et sculpteur, l’homme aux mains d’étoiles se connectait à la totalité des relations humaines dont il avait connaissance. Il ne s’intéressait pas au contenu des échanges ­— le message n’avait aucune importance —, mais à l’extraordinaire constellation que les individus construisaient autour d’eux pour communiquer. Par quelle stratégie étrange certains si proches s’évitaient, alors qu’ils essayaient désespérément de joindre d’autres déjà noyés dans une masse de contacts ? Ismaël repérait les « soleils » et les « satellites », les « étoiles » et les « trous noirs », ceux qui irradiaient et ceux qui perdaient les gens approchant d’eux. Ils étaient forts, faibles, fragiles et sublimes. Impossible de les juger — aucune relation n’a de modèle à atteindre —, juste cette sensation avide, ce besoin de voir ce qui est toujours obscur. Lever le voile sur la matière même de notre humanité, et en rendre compte, en construire une trace.

Ismaël finit par retrouver le centre du Nuage, positionné au milieu de ses sculptures. Il jeta un regard autour de lui, vit même son reflet déformé dans certaines masses. Aussi dispersés soient les individus de Crépuscule, ils tenaient dans ces configurations lumineuses produites par des faisceaux à particules. S’il posait sa main sur l’une d’elles, il pouvait espionner toutes les conversations, ou bien en modifier les éléments, trahir des secrets en libérant ce qui était tu, isoler ce qui avait besoin de contacts, créer des conflits, en apaiser d’autres. Il avait ce pouvoir. Tous les maîtres des Fréquences l’avaient. Ismaël ignorait le choix des autres, il n’espérait aucune leçon d’éthique de Banquise, mais il trouvait encore plus prodigieux de ne pas utiliser cette possibilité. Parce qu’il y avait plus de gloire à se maîtriser qu’à maîtriser les autres. Ismaël aimait cette sensation de puissance, et elle reposait sur l’absence d’intervention. Il ne serait jamais loué pour cela, on le soupçonnerait toujours, mais lui saurait la vérité et rien ne pourrait la lui enlever.

Plus aucune nouvelle goutte n’apparut dans la chambre.

Ismaël avait repris sa position de départ, mais il levait la tête vers le globe au-dessus de lui. Il attendait son moment préféré, ultime. Celui qui le submergerait. Si le façonnage représentait un acte intellectuel du corps, la stabilisation était un acte sensuel du cerveau. L’exact opposé. Un déchaînement. »

La communication instantanée a rendu inutile la gestion de relais de communication, car il n’y a plus de chemin : toute information est transmise dans l’instant à tout individu présent. Aussi, le travail d’une Fréquence, c’est de s’assurer que les messages sont partagés entre les personnes qui le désirent. Ce processus est appelé « façonnage » et consiste à composer des structures d’individus en fonction de leurs interactions. Ainsi, des amateurs d’un groupe de musique sont mis en contacts et peuvent partager des nouvelles ou des avis. Un même individu peut appartenir à plusieurs structures selon ses centres d’intérêts et chaque structure peut être composée de sous-groupes en fonction du degré d’intimité.

La gestion des relations ne peut s’effectuer en temps réel (il n’y a pas de chemin à barrer, les individus sont transparents les uns aux autres) et c’est pourquoi, à intervalles réguliers, il faut mettre à jour le Nuage. Chaque Fréquence a ses propres règles d’interprétation, sa propre identité, ce qui constitue les fondements de son Canal, la clé qui permet d’accéder au Nuage.

Publicités