« Le planeau se débarrasse des gouttelettes accrochées au bord des ailes et glisse en pente douce dans l’air. Pleine ligne droite. Romain n’a même pas senti son estomac se soulever quand l’appareil a changé de milieu. Pablo est un as. Le planeau amorce son premier virage sur la droite. Depuis l’habitacle, on voit les formes vallonnées du Bajo Plano : le vert luxuriant des champs de maïs, l’aridité du désert de l’est et son immense lac de sel, et, au loin, les formes acérées des Nouvelles Andes. Le soleil illumine le paysage, le dévoilant sur des kilomètres à la ronde. Romain distingue les reliefs des autres Altos Planos, avec leurs éoliennes et les chutes d’eau qui tombent de ces îlots artificiels en sustentation. Si on s’en approche (ce qui est interdit), on peut ressentir l’énorme énergie électrique transmise vers le sol et qui alimente les villes par ondes radios.

À la moitié de la courbe du virage, Chichén Itzá apparait dans la splendeur de ses pyramides tronquées. Depuis son dernier séjour au Bajo Plano, Romain estime qu’au moins quatre ou cinq bâtiments de ce type ont été construits. La ville s’étend, englobant ses banlieues, fusionnant en une masse d’ocre et de cobalt. Les grandes places de cérémonie forment d’étranges balafres d’asphalte au milieu des constructions. Un instant, Romain se demande si l’on y pratique encore le faux sacrifice rituel en l’honneur du soleil, avec le cœur du condamné offert en offrande, dégoulinant de sang. Peu importait si l’organe était reconstitué par génie biologique dans le quart d’heure qui suivait et le condamné maintenu en coma artificiel pendant qu’on lui découpait la poitrine, la scène avait toujours révolté l’instituteur. C’est pour cette raison qu’il avait choisi d’habiter sur un Alto Plano : le conditionnement culturel n’excuse pas tout. On ne devrait pas ainsi parodier la mort.

Le planeau se stabilise et entame un second virage sur la gauche, cette fois. La grande pyramide à niveaux appelée Viracocha reflète la lumière du jour, éblouissant Romain et Rebecca. L’instituteur détourne la tête et regarde de l’autre côté.

Un condor.

L’oiseau profite du même courant que le planeau, indifférent à l’appareil. Les ailes étendues, luisantes, vibrent à peine. Romain se focalise sur l’animal. Comme ils lui manquaient sur l’Alto Plano ! Glisser sur l’air, regarder le sol avec majesté. Dis, mon ami, que vois-tu d’ici ? Quelle charogne t’intéresse ? Vole, pendant qu’on ne te chasse pas. »

CasaDelLoco

Cette planète est située dans le Nuage de Banquise. Son conditionnement culturel est influencé par les cultures sud-américaines précolombiennes.

Parmi ses particularités, on distingue les Alto Plano, ces îles flottant dans le ciel qui permettent la culture et le développement d’éoliennes. Des canaux permettent de s’y déplacer à l’aide de planeau, un appareil hybride entre le planeur et la barque. Peu de gens vivent sur un Alto Plano, parce que l’essentiel de la vie se déroule dans les villes, notamment Chichén Itzá. Le conditionnement a toujours été strict sur cette planète, avec un système d’amendes pour ceux qui dérogent aux règles de cette société.

La pratique du sacrifice humain y perdure, mais le coeur des sacrifiés est reconstitué après la cérémonie. Depuis quelques années, le carcan de règles et de coutumes s’est desserré.

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