Au moment où ce post est publié, un travail commencé voilà plus d’un an va être présenté au public. Il s’agit sans doute d’une des plus formidables expériences d’écrivain que j’ai pu vivre (et je dis seulement une des, parce que je m’attends à d’autres surprises dans l’avenir). Le résultat est accessible ici : http://www.rever2074.com/

Le projet

L’année dernière, mon ami Jean-Claude Dunyach a choisi des auteurs pour concevoir un ensemble de textes ayant pour thème : « le luxe dans 60 ans ». Il y avait peu de détails sur les modalités, mais la confiance dans Jean-Claude et le thème suffisaient à me convaincre. Nous nous sommes retrouvés à 6 en septembre : Xavier Mauméjean, Samantha Bailly, Anne Fakhouri, Joëlle Wintrebert, Jean-Claude et moi. Au fur et à mesure que le projet se construisait, il devenait évident que nous ne pouvions pas nous contenter de réaliser une anthologie, mais plutôt de bâtir une utopie dans laquelle le luxe avait un rôle central. Nous devions imaginer la France, le monde dans 60 ans, une société de la curiosité et vivant dans un bonheur concret plutôt que décrire une énième vision apocalyptique de la société.

Nous avons tous des préjugés sur le luxe, parce que nous ne le côtoyons, le plus souvent qu’à travers ses aspects commerciaux, et comme symbole d’une caste de privilégiés. Pourtant, derrière les acheteurs, il y a des artisans, des producteurs, qui perfectionnent leur art pour un résultat qui, justement, ne dépend pas des contraintes simples du marché. Pour nous aider à mieux comprendre les gens qui font le luxe, nous avons été immergés dans certaines maisons qui nous ont ouvert leurs portes.

 

Les visites

Nous étions six écrivains, et six écrivains de science-fiction, peu de perspectives d’obtenir le Goncourt ou d’entrer à l’Académie, pourtant l’accueil qui nous a été fait fut chaleureux et généreux. Nous avons eu le privilège d’observer des choses rares dans tous les domaines, depuis les restaurants étoilés jusqu’à la haute couture en passant par le vin et le cristal. J’aurai l’occasion de détailler plus tard certaines visites, mais j’ai rencontré des gens fiers de leur travail, conscients de la chance de pouvoir se perfectionner et d’expérimenter dans des maisons de prestige, du plus humble au plus fou. Il existe une richesse humaine dans le luxe qui ne se mesure pas au prix de ce qui est vendu.

J’ai adoré ces expériences, non seulement à cause du privilège (il serait malhonnête de ne pas apprécier cela, car c’est l’un des moteurs du luxe), mais aussi parce que j’ai adoré rencontrer la passion de ces ouvriers et artisans pour leur métier. J’ai un grand respect pour les travaux manuels, et surtout le travail de la matière, dans ses aspects les plus sensuels. La forgeronne dans le Melkine en est une des preuves. Tout ce savoir-faire qui nous a été présenté, qui repose sur des siècles et qui continue d’évoluer, a un caractère fragile et mon rôle, en tant qu’écrivain, était aussi de rassurer, de dire que dans le futur, ce savoir-faire humain ne serait pas perdu.

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La Reine d’Ambre

J’ai écrit ce texte en décembre, sur cinq jours. Je me suis vraiment organisé pour n’avoir à penser qu’à ce texte (j’ai mis en pause tout le reste à la même période). Beaucoup d’idées avaient mûri dans les semaines précédentes, si bien que l’écriture fut une expérience joyeuse et plaisante, l’impression de surfer sur une vague quand rien ne vient s’opposer au flux de l’histoire. Je connaissais les lieux, je connaissais le personnage central, je retrouvais des concepts d’Intelligence artificielle qui m’étaient familiers. Restait à faire tenir l’ensemble à la manière d’une bulle de savon qui ne doit pas éclater. C’est une fois le texte terminé, à la relecture, que j’eus le plus de surprises. J’avais peu de passages à réécrire, et même après l’avoir soumis à Jean-Claude pour la direction littéraire, le résultat s’avéra très proche du premier jet. Magie de l’écriture, il existe des textes qui demandent des réécritures multiples ( 6 versions pour le tome 1 du Melkine) et d’autres qui se déroulent comme dans un rêve. On ne peut pas reproduire cette sensation à chaque fois, mais quand on y arrive, on sait pourquoi on écrit. Je ne sais pas quel plaisir de lecture ce texte procurera au lecteur, mais pour ma part, j’ai adoré construire cette histoire.

J’avais choisi de me concentrer sur le vin, suite à l’une de nos visites. Le responsable du domaine nous avait parlé de la gestion de la complexité, ce qui, pour un écrivain de science-fiction qui se respecte, conduit naturellement à penser aux Intelligences artificielles. Pour fusionner le tout, il fallait un personnage central marquant. Une des évolutions récentes concernant le vin, c’est non seulement qu’il se mondialise dans des zones où il était absent, mais aussi pour des populations nouvelles. Le cas du Japon est tout à fait marquant à ce stade : dans un pays de la bière et du saké, le vin, rouge notamment, est devenu la boisson des femmes et des femmes indépendantes. Dans une France du futur, il m’apparut naturel qu’un domaine viticole soit dirigé par une femme ayant des origines japonaises. Je voulais montrer un pays du métissage et du métissage lointain. D’autre part, la France et le Japon partagent la même approche du luxe et de la perfection qui lui est associée. Un artisan exceptionnel au Japon est appelé « Trésor vivant », ce qui est une manière d’insister sur le caractère créatif de ces personnes. Enfin, le Japon a un rapport quasi mystique avec la nature, qui lui vient du shintoïsme, le culte polythéiste autochtone, de la même manière que les vignerons ont un rapport charnel à la vigne, à la terre et à la météo. Noriko Higuchi, une vigneronne japonaise me semblait incarner la synthèse de tout cela.

La question des Intelligences artificielles se révéla plus délicate car elle venait en contradiction avec le caractère humain, sensoriel, du travail de la vigne. Comment une machine pourrait s’occuper du vin ? Artisans et ouvriers n’ont pas vraiment envie d’être remplacés par un ordinateur, ils peuvent considérer cela comme une concurrence mortelle. J’ai volontairement joué avec cette peur pour les rassurer. Cependant, je ne voulais pas rassurer en reprenant un cliché selon lequel l’homme serait toujours supérieur à la machine. Je voulais décrire une utopie, un monde apaisé, il me fallait montrer que l’homme et la machine pouvaient cohabiter, coexister sans notion de concurrence, en harmonie. Pour y arriver, la première chose était d’enlever le langage à mon Intelligence artificielle. Nous avons le souvenir d’HAL dans 2001 Odyssée de l’espace, et une machine qui raisonne et dialogue sera toujours comparée à cet ordinateur criminel. Adélaïde, (l’IA de ma nouvelle), ne converse pas à la manière d’un humain, elle exécute des routines. Elle pourrait avoir un aspect décevant, mais sa relation avec sa propriétaire est d’une autre nature. Nous craignons les machines parce que ce sont des purs intellects, dépourvus de sensibilité, d’émotions, de sensations, j’ai donc créé une Intelligence artificielle focalisée sur les sensations et les émotions, résultat de la symbiose avec Noriko par l’intermédiaire d’un bijou. Quand Adélaïde s’exprime et analyse un vin, ce n’est pas sous la forme d’une formule, mais de manière poétique, comme un oracle inspiré par des vapeurs non de soufre, mais d’alcool. L’interprétation humaine de ces paroles assure l’union de la machine et de l’homme. Ainsi, jamais l’Intelligence artificielle ne remplace l’individu, elle interagit, chacun enrichissant l’autre dans une relation comparable à celle qui nous lie à des animaux familiers. Dans cette France de 2074, les Intelligences artificielles sont comme des enfants qui évoluent sous la bienveillance de leurs parents tout en montrant à ces derniers de la nouveauté et de l’inédit.

Je n’ai pas peur de ce monde s’il arrivait, et je pourrais me plaire dans ce pays que nous avons imaginé dans cette œuvre collective. C’est une utopie, mais une utopie dynamique, une société de la transformation heureuse, qui sait allier développement technologique et respect de l’humain et de sa mémoire. Un monde où le futur a un avenir.

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