Chronique de You’re never weird on the internet (Almost) par Felicia Day, Sphere Edition. 2015

Felicia Day est une actrice américaine qui a joué pour Joss Whedon et divers petits rôles dans des séries (je me souviens d’elle en prof dans House M.D), et ne serait pas connue dans le milieu des amateurs de jeu vidéo et des geeks en général, si elle n’avait pas réalisé une webserie, The Guild, inspirée de World of Warcraft. En publiant ce livre, elle retrace son parcours, celle d’une adolescente isolée qui a trouvé dans Internet un moyen de nouer des contacts avec une communauté et de s’exprimer.

D’une certaine manière, tout ce livre traite du moyen de contrôler sa vie quand on est un artiste, mais ce qui pourrait être un sujet angoissant est abordé avec un humour et un sens de la formule qui rend la lecture tout à fait hilarante. On rit beaucoup, même quand Felicia Day aborde ses échecs, et elle ne tombe jamais dans l’auto-apitoiement. Rien que pour ça, ce livre fera passer un bon moment, même aux non-geeks et à ceux qui ne connaissent rien au milieu du jeu vidéo, tant il est accessible.

De son adolescence, Felicia Day trace le portrait d’une personne isolée dans une ville du Sud, retirée de l’école pour éviter les établissements bigots par une famille bohême et qui trouva dans les balbutiements d’Internet (le jeu Ultima) qu’une communauté partageait ses goûts pour ce qui était en dehors de la culture consacrée. Etudiante douée, mais plus par orgueil que par envie profonde, elle ira à Los Angeles pour se lancer dans une carrière d’actrice qui corresponde enfin à ses désirs.

Malheureusement, avant de pouvoir tutoyer Johnny Depp, la jeune actrice se retrouve le plus souvent dans des publicités, ce qui assure des revenus, mais pas l’épanouissement. C’est là, vers 2005, pour échapper à la dépression qui l’attend, que Day plonge dans l’univers de World of Warcraft. Si elle décrit ce qui s’apparente à une addiction, elle montre que ce n’est pas la faute du MMORPG, mais bien de sa situation personnelle. Dans un univers réel où les critères de réussite sont flous, les objectifs du jeu offrent une simplicité rassurante (« si vous me ramenez 40 cornes de rhinocéros, je vous donne un bijou »). Elle est acceptée et peut se montrer utile, sans avoir à faire semblant.

Un concours de circonstances va l’aider non seulement à abandonner World of Warcraft, mais aussi à transformer cette expérience en quelque chose de positif : la websérie The Guild. Série bricolée, diffusée sur Youtube, elle arrive juste au bon moment, quand ce type de production est rare et que le phénomène WoW draine une population importante. Le succès sera suffisamment important pour que The Guild soit diffusé via la XboX et que tous les acteurs, bénévoles au début, soient payés décemment.

Le livre se serait arrêté là, ce serait une histoire typiquement américaine, sur la voie vers le succès à partir de rien ou presque. Sauf que Felicia Day raconte l’après et révèle l’envers. Pour quelqu’un d’angoissé et d’introverti, le succès à un coût, qu’elle paiera physiquement et mentalement par une dépression sévère. Comment ne pas décevoir saison après saison ? Comment écrire à nouveau ? Comment gérer une équipe lorsqu’on préfère le calme et disparaître dans la foule ? Autrement dit, comment reprendre le contrôle sur sa vie, quand des centaines et des milliers de fans se sont emparés de votre oeuvre et que vous répondez à leurs attentes plutôt qu’à vos désirs ? Le syndrome de l’imposteur n’est jamais très loin et finit par empoisonner, et il faut du courage pour mettre fin à ce qui a constitué un moment aussi important de votre vie. Malgré ses doutes et ses angoisses, Felicia Day dispose d’une bonne réserve de courage.

Enfin, dans un dernier chapitre, elle revient sur la polémique du Gamergate (où des amateurs de jeu vidéo s’en sont pris à des journalistes femmes de manière sexiste et violente). C’est un chapitre assez douloureux, même si l’humour de Felicia Day est toujours là pour éviter le pathos. Ce qui m’a le plus marqué, c’est ce moment où Felicia évite des jeunes gens avec des T-shirts de jeux vidéos, ce moment où elle fuit ces personnes alors même que vingt ans plus tôt, cette communauté l’avait accueillie et lui avait permis de partager ses goûts et d’être comprise. Cela montre à quel point cette frange des geeks porte préjudice à la communauté toute entière. Peu nombreux, mais terriblement violents, il terrorisent même ceux qui sont les représentants les plus sympathiques et les plus originaux.

Malgré tout, Felicia Day ne renonce pas, et affiche un optimisme énergique. You’re never Weird on the Internet (Almost) parle avec honnêteté et humour d’une génération qui a grandi hors des sentiers battus grâce à Internet, déterminant elle-même ses héros (la rencontre de Felicia Day avec Nichelle Nichols de Star Trek est un grand moment) et ses règles (Youtube plutôt que les studios). C’est un témoignage vif et sans concession tout à fait agréable à lire.

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