Je vais envoyer demain la seconde version du manuscrit de « Jardin d’hiver » à mon éditeur, et ça m’a amené à quelques réflexions sur ce qu’on entend par « travail du texte », surtout quand le roman est accepté et que l’on discute de l’amélioration pour la publication.

Tout d’abord, contrairement à une idée assez répandue sur les sites de conseils d’écriture, le premier jet d’un auteur « pro » ou expérimenté (pour faire simple) n’est pas pourri ou nul. Quand on écrit plusieurs semaines, plusieurs mois une histoire, ce n’est pas juste pour aligner des mots au hasard et obtenir un résultat illisible. On s’engage, on s’amuse, chaque auteur a son propre terme, mais il ne part pas du principe que le premier jet est bon à jeter.

Non, ce qu’un auteur obtient quand il termine son premier jet, c’est un manuscrit « brut ». L’art brut est de l’art, pas l’art pourri. On obtient une matière que j’aime qualifier de vivante, parce qu’on peut la manipuler, l’orienter dans un certain nombre de directions : modifier l’ordre des séquences, faire apparaître ou disparaître des personnages, changer la signification d’un dialogue. Il y a du plaisir dans l’écriture du premier jet, et aussi dans la réécriture. On va découvrir dans cette matière des aspects qui nous paraissaient flous avant d’entamer la première phrase du roman (ou de la nouvelle). La réécriture plonge le texte brut dans un bain révélateur, accentuant les contrastes, soulignant les effets. Tout est possible. On s’éloigne du processus initial, on cherche autre chose.

Étonnement, surprise, perplexité, voilà tout ce qu’on attend de la réécriture. On attaque le texte par un autre versant.

Enfin, quand la première révision est terminée, on passe au polissage. Voilà encore une  phase étrange. Certes, il y a une part mécanique (vérification orthographique/grammaticale, chasse aux répétitions, limitation des verbes ternes et des cascades de compléments), mais l’essentiel ne se situe pas là. A partir d’un moment, on se connaît, on entend « sa » phrase, on a défini ses propres critères, sa propre grille. La part d’étrange, c’est que je serais bien incapable d’expliciter cette grille, je ressens sa présence, je constate qu’elle me guide, mais d’où vient-elle ? On ne la trouve pas dans les manuels d’écriture, ni dans les ateliers ; elle peut évoluer au fil des ans, après chaque texte. Même en sachant qu’elle résulte de notre volonté, on s’y soumet, plus ou moins de bon cœur.

Après tout cela, quand toutes ces étapes vivantes ont été franchies, quand le manuscrit est passé du brut au finalisé, j’ai le sentiment que le texte est mort pour moi. On pourrait évoquer le deuil, mais, après réflexion, ce processus était enrichissant, contradictoire, éreintant mais procurant du plaisir, rien à voir avec le drame. Pourtant, il arrive un moment où le texte se fige à mes yeux, où il perd de son intérêt en tant que matière, pour vivre chez des lecteurs. Comme toute cette transmission me semble toujours étrange ! Elle a une part de mystère irréductible qui fait le charme de la chose.

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