Une nouvelle fois, je vois passer l’analogie entre l’écrivain et l’interprète qui doit faire ses gammes. On pourrait penser que cette image est pertinente, mais pas du tout, pire, elle est le contraire de la pratique.

Pourquoi un musicien doit-il faire ses gammes (ou un danseur doit répéter des exercices, mais ça marche pour toute pratique physique) ? Il faut répéter pour habituer le corps, le pousser, afin de laisser la place à ce qui est l’essentiel : l’interprétation, la personnalité. Ce qui différencie Glenn Gould d’un élève de conservatoire, c’est que le premier n’a plus qu’à se consacrer à l’interprétation, tandis que l’autre doit exercer ses doigts, son oreille et ainsi de suite.
Quel est le rapport avec l’écriture ? Aucun. Il n’existe aucun exercice de base à répéter pour devenir « meilleur ». On peut réécrire 100 fois une même description, cela n’aidera pas à rendre la suivante plus précise. On peut écrire le même dialogue 1000 fois, que ça ne rendra pas le dialogue suivant plus naturel. En définitive, chaque nouveau texte représente (ou devrait représenter, soyons prudent) un défi différent, un saut dans l’inconnu et chaque auteur vit cela avec des angoisses différentes selon son degré de confiance. Des écrivains expérimentés vous diront qu’ils ont l’impression de repartir totalement à zéro avec chaque texte. Très rares sont ceux qui peuvent démarrer un roman en se disant qu’ils vont tout maîtriser parce qu’ils ont tous les outils en main. Je dirais que chaque texte, chaque roman exige que l’auteur façonne ses propres outils adaptés et qu’il apprend à les maîtriser pendant l’écriture, pas avant. Il n’y a pas de phase de test avant les choses sérieuses.
Dans ces conditions, s’il n’existe pas de « gammes » pour l’écrivain, à quoi servent les ateliers d’écriture ? Pour en faire depuis bientôt 12 ans, je dirais que leur vertu principale est d’ouvrir le registre, de se confronter à des choses différentes, précisément de sortir de la répétition, des habitudes. Quand un participant me dit « est-ce qu’on a le droit de faire ça ? », je réponds toujours « faites, mais faites-le sans compromis ». Certains exercices que je propose peuvent être « ratés » et instructifs. Ne pas les réussir permet d’apprendre sur soi, pas comme la manifestation d’une faiblesse, mais comme l’expression d’une voix.

C’est aussi pour ça que je n’aime pas l’analogie avec les interprètes, parce qu’elle fait du ratage une faute à effacer par la « bonne » pratique, alors que le ratage apprend sur notre personnalité d’auteur, sur les mécanismes inconscients, jusqu’à trouver sa propre manière d’écrire, qui ne correspondra sans doute pas aux canons des manuels d’écriture, ni aux meilleures pratiques pour raconter une histoire. Les écrivains ne sont pas des interprètes, ils ne servent pas un compositeur ou un chorégraphe, ils sont leurs propres maîtres, avec tout ce que cela peut avoir d’angoissant et de fragile. C’est leur personnalité qui fournit le guide pour faire avancer la pratique, pas l’inverse.
En définitive, les seules « gammes » sont en rapport avec la langue, pas avec l’écriture, tout le monde les pratique à l’école, en français, pour parvenir à maîtriser la grammaire, l’orthographe et la syntaxe, et les cancres peuvent témoigner de la douleur engendrée par les fautes, eux à qui on demande de devenir les interprètes d’une langue dont les règles leur échappent. Cela n’a pas empêché Daniel Pennac de devenir romancier.

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