(Pour faire évoluer ce blog, à l’origine destiné au Melkine, j’inaugure des articles qui restent autour des mêmes sujets abordés dans la trilogie sans être liés à l’activité littéraire. J’en profite pour annoncer que le Young Adult qui paraîtra chez l’Atalante est programmé pour Septembre. Plus d’informations d’ici là.)

Hier, 14 avril, je suis allé voir l’exposition « Moi, Auguste, Empereur de Rome » au Grand Palais (du 19 mars au 13 juillet). L’ensemble est riche, varié, et d’une longueur acceptable (au moment où j’allais me dire que je saturais, j’atteignais la dernière salle, et la dernière statue est si monumentale qu’elle mérite qu’on s’y arrête un instant).

Le prétexte de l’exposition est le 2000e anniversaire de la mort de l’Empereur Auguste et réunit des pièces aussi bien venant du Louvre que du Quirinal à Rome, ce qui en fait un événement assez exceptionnel. Cependant, le parti-pris des commissaires de l’exposition est plus précis qu’une simple collections d’images de l’empereur permettant de connaître sa vie et ses habitudes. Il ne s’agit pas de rapprocher Auguste de nous, de nous le rendre « moderne », mais, au contraire, d’expliquer à quel point Rome (en tant que puissance) s’organisait autour de principes différents.

Comment Auguste a réussi là où Julius César a échoué ? Comment a-t-il construit un empire sur les ruines d’une République qui se méfiait des dictateurs ?

Son génie, fut de faire croire, et de le faire à travers les arts et pas seulement à travers un message politique. En réalité, il y a peu de message politique chez Auguste, en revanche, il a inondé Rome de ses représentations artistiques. Transformant la ville, il a instillé l’idée qu’une nouvelle ère de paix et de prospérité s’ouvrait (alors même qu’il continuait de faire la guerre aux confins), il s’est attaché à transmettre une image précise de lui-même et de sa famille pour qu’elle se diffuse et s’associe au sentiment d’appartenir à une époque de progrès. C’est une propagande de l’image avant tout, avant même les efforts de Virgile ou Suétone, et on en voit les effets jusqu’en Gaule.

Du guerrier de ses 18 ans, Auguste s’est transformé en une autorité intemporelle, s’affichant comme respectueux des lois et humble comme on s’y attendait en République, alors qu’il était bel et bien un Empereur puissant et sans rival. Statues, décorations de vases, peintures murales, tout participe de cette propagande qui ne dit pas son nom, jusqu’à faire penser qu’il existe un lien divin entre l’Empereur et Apollon. Sa déification après son décès permet de mesurer la réussite de l’entreprise.

Parmi les pièces remarquables, outre quelques célébrités comme la statue de l’Augustus prima porta, venant directement du Vatican, ou la Vénus d’Arles :

– Un amusant Priape en toge, couvert de parties de nourrissons (corps, bras, jambes) et dont la fière partie est couverte d’un tissu qui tombe jusqu’au bas de la statue. L’ensemble a un côté grotesque et de bon goût.

– De la vaisselle et du mobilier, souvent luxueux. On y trouve une table pliable en métal (pour supporter du marbre), un trépied tout aussi en métal et transportable grâce à une poignée, et un grand (plus de 10cm de diamètre) bol en cristal de roche, finement décoré, ce qui est exceptionnel car ce type de matière n’était à l’époque utilisé que pour de petits récipients, pour les parfums par exemple.

– la tête d’Auguste à Méroé, pièce sublime en bronze, avec ses yeux de verre et de calcite impressionnants de réalisme. Cette tête avait été volée par les Nubiens de Basse-Egypte et enterrée sous un palais de telle façon que les habitants pouvaient piétiner la tête de l’Empereur chaque fois qu’ils passaient dessus. C’est l’envers de la stratégie de propagande à travers les arts : la représentation est aussi une manière d’exprimer du pouvoir contre l’envahisseur.

Ce modèle de propagande n’est pas totalement nouveau (il existe du temps de Périclès), mais Auguste le déploie avec une cohérence et une volonté qui vont asseoir l’Empire roman pendant près de 5 siècles. Dès cette époque, la culture, l’art en général, modifie les relations de pouvoir jusque dans les maisons des habitants (certaines représentations d’Auguste se retrouvent dans le culte domestique des lares) sans s’appuyer sur un discours explicite. Ce modèle, on le retrouve dans la monarchie absolue, mais Auguste n’éprouve pas le besoin de contraindre férocement l’aristocratie à l’adopter comme Louis XIV le fera en demandant la présence des nobles à Versailles.

La modernité entrant dans les expositions, même celles célébrant le passé romain, le Grand Palais encourage les visiteurs à faire des « selfies » avec les statues exposées, ainsi qu’à twitter sa visite (on peut lire les tweets sur des écrans durant le parcours). Le contraste avec le propos général est très amusant. Un Empereur qui n’a eu de cesse d’imposer sa représentation unique à ses citoyens est confronté à des visiteurs qui exposent leur figure à la face du monde. Un personnage historique qui a remplacé son moi, sa figure réelle, par une figure idéalisée et politique, qui devient un décor pour des centaines d’egos s’exposant sur le net. En cela, les avertissements en début de l’exposition sont judicieux, ils permettent de mesurer à quel point Rome pense différemment de nous, alors même que nous pensons en être proches.

 

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