Archive for mai, 2013


1- Le Repli.

« Le repli dans l’espace ralentit soudain. Lentement, l’endroit se mit à luire et à dégager un énorme pic d’énergie, faisant exploser les instruments. Depuis la salle de communication, les trois vieillards se contentèrent de modifier les filtres de la baie vitrée. Les écrans ne donnaient déjà plus d’information, signe que la plupart des capteurs étaient saturés. Pour le spectacle qui attendait l’équipage de la station, les yeux suffisaient.

(…)Le pic d’énergie resta constant pendant cinq minutes, jusqu’à ce que l’éclat au milieu du repli grossisse et forme une tache lumineuse de plusieurs kilomètres de longueur. Le spectroscope lâcha en dernier, juste au moment où un peu de cendre du cigare de Caleb tombait sur le sol.

(…)

De la tache éclatante, des proues de métal émergèrent, comme jaillissant d’une mer d’ivoire : sept navires planétaires emmenés par un fin vaisseau blanc, profilé comme une flèche, suivi par six croiseurs, couleur ténèbres, aux formes de torpilles.

Marvin salua ses adversaires en exhalant la fumée de son cigare. Caleb siffla d’admiration : « Il a quand même de la gueule, l’Esmeralda ! »

Les six croiseurs, à peine sortis de la tache, projetèrent un faisceau d’ondes électromagnétiques déphasées. Depuis leur station, les trois vétérans n’avaient plus aucun instrument pour le leur signaler. De toute manière, l’espace était devenu tellement encombré de signaux qu’aucune communication ne pouvait ressortir.

« Je ne vois aucun canon, ni aucun laser sur ces navires », remarqua Sam.

Marvin tira sur son cigare, un peu plus fort : « Ondes scalaires. » »

Les ingénieurs de Crépuscules ont exploité une découverte lancée 15 ans auparavant et permettant d’étendre certaines dimensions de l’univers. En les manipulant, la Fréquence n’a pas trouvé un moyen de rendre ses navires invisibles, mais de dissimuler les informations concernant la composition de ses flottes. Grâce à cette invention, Crépuscule a pu conquérir la quasi-totalité des planètes détenues par Canopée.

2- Unité Neumann

« Le gigantesque vaisseau cargo interstellaire ouvrit sa soute annexe, celle restée occupée après le départ de l’Esmeralda et de ses croiseurs noirs. Il en sortit une machine étrange, une sorte d’énorme diabolo dont les deux parties hémisphériques faisaient plusieurs centaines de mètres de diamètre. Au centre, un globe lumineux bleu pâle, hérissé de pointes, semblait palpiter. Doucement, l’engin s’éloigna du cargo et tourna sur son axe pour présenter l’une de ses faces vers le sol, des jets d’air déplacèrent l’ensemble par petits bonds. Puis tout se stabilisa.

La lumière au milieu des pointes passa du bleu au rouge violent et les deux hémisphères se séparèrent. Celui face au sol traversa la stratosphère en dégageant des gerbes de flammes, tandis que l’autre demeurait immobile. Pendant sa chute, le module laissait derrière lui une traîne de débris noirs qui ne brûlèrent pas. En fait, très rapidement, ces milliers de morceaux en suspension se recomposèrent et se combinèrent pour se transformer en un long fil, un agglomérat de nanotubes de carbone. Chaque particule comportait un programme qui définissait position et direction. Les éléments se rejoignaient en lançant des pseudopodes micrométriques. De proche en proche, un fin ruban se formait tout en accompagnant la chute du module. Au bout de 45 secondes, une pellicule de résine recouvrit le câble qui s’auto-générait, puis la partie haute s’éloigna de la planète, stoppant violemment la descente de celle du bas.

Sous le choc, le câble se brisa en milliards de micro-morceaux, mais la résine enveloppant l’ensemble empêcha les particules de se disperser dans l’atmosphère. Le module du bas reprit sa chute, pendant que celui du haut regagnait sa position de départ. Le déplacement dans le ciel était moins rapide, sans flammes ni feu, mais l’impact avec le sol promettait d’être violent. Dans l’intervalle, les nanotubes de carbone reprenaient leur recherche en suspension, glissant contre la résine pour retrouver un partenaire, établir des liaisons, s’unir en échangeant des atomes, jusqu’à ne former plus qu’un. Quand un minimum de cohésion fut atteint, l’hémisphère orbital refit le même écart, stoppant la chute dans un grand souffle d’air qui écarta les nuages tout autour en fines lamelles blanches. De nouveau, le câble se brisa, puis la descente reprit, moins rapide. »

Crépuscule a développé sa propre technologie de déploiement d’une unité Neumann, en larguant le bâtiment depuis l’espace. Cela lui permet, dans la foulée, de construire le câble qui servira de structure pour l’ascenseur spatial et l’astroport.

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« À mesure que le processus s’emballait, le Cheik noir prenait possession de l’espace. Il marchait pour récupérer un éclat, établissait des structures provisoires dans un coin, puis les unissait à d’autres par un lien nouveau. Ses mains se couvraient de lumière, étincelaient. Ses doigts pianotaient si vite qu’il devenait impossible d’en suivre le mouvement. Tout en déambulant, il jouait avec des bulles et des sphères au creux de ses paumes. Il jonglait, tout en en modifiant les formes : cylindres, sabliers, tores. Entouré de sculptures miroitantes, il remodelait et ajoutait de nouveaux éléments.

À la fois danseur et sculpteur, l’homme aux mains d’étoiles se connectait à la totalité des relations humaines dont il avait connaissance. Il ne s’intéressait pas au contenu des échanges ­— le message n’avait aucune importance —, mais à l’extraordinaire constellation que les individus construisaient autour d’eux pour communiquer. Par quelle stratégie étrange certains si proches s’évitaient, alors qu’ils essayaient désespérément de joindre d’autres déjà noyés dans une masse de contacts ? Ismaël repérait les « soleils » et les « satellites », les « étoiles » et les « trous noirs », ceux qui irradiaient et ceux qui perdaient les gens approchant d’eux. Ils étaient forts, faibles, fragiles et sublimes. Impossible de les juger — aucune relation n’a de modèle à atteindre —, juste cette sensation avide, ce besoin de voir ce qui est toujours obscur. Lever le voile sur la matière même de notre humanité, et en rendre compte, en construire une trace.

Ismaël finit par retrouver le centre du Nuage, positionné au milieu de ses sculptures. Il jeta un regard autour de lui, vit même son reflet déformé dans certaines masses. Aussi dispersés soient les individus de Crépuscule, ils tenaient dans ces configurations lumineuses produites par des faisceaux à particules. S’il posait sa main sur l’une d’elles, il pouvait espionner toutes les conversations, ou bien en modifier les éléments, trahir des secrets en libérant ce qui était tu, isoler ce qui avait besoin de contacts, créer des conflits, en apaiser d’autres. Il avait ce pouvoir. Tous les maîtres des Fréquences l’avaient. Ismaël ignorait le choix des autres, il n’espérait aucune leçon d’éthique de Banquise, mais il trouvait encore plus prodigieux de ne pas utiliser cette possibilité. Parce qu’il y avait plus de gloire à se maîtriser qu’à maîtriser les autres. Ismaël aimait cette sensation de puissance, et elle reposait sur l’absence d’intervention. Il ne serait jamais loué pour cela, on le soupçonnerait toujours, mais lui saurait la vérité et rien ne pourrait la lui enlever.

Plus aucune nouvelle goutte n’apparut dans la chambre.

Ismaël avait repris sa position de départ, mais il levait la tête vers le globe au-dessus de lui. Il attendait son moment préféré, ultime. Celui qui le submergerait. Si le façonnage représentait un acte intellectuel du corps, la stabilisation était un acte sensuel du cerveau. L’exact opposé. Un déchaînement. »

La communication instantanée a rendu inutile la gestion de relais de communication, car il n’y a plus de chemin : toute information est transmise dans l’instant à tout individu présent. Aussi, le travail d’une Fréquence, c’est de s’assurer que les messages sont partagés entre les personnes qui le désirent. Ce processus est appelé « façonnage » et consiste à composer des structures d’individus en fonction de leurs interactions. Ainsi, des amateurs d’un groupe de musique sont mis en contacts et peuvent partager des nouvelles ou des avis. Un même individu peut appartenir à plusieurs structures selon ses centres d’intérêts et chaque structure peut être composée de sous-groupes en fonction du degré d’intimité.

La gestion des relations ne peut s’effectuer en temps réel (il n’y a pas de chemin à barrer, les individus sont transparents les uns aux autres) et c’est pourquoi, à intervalles réguliers, il faut mettre à jour le Nuage. Chaque Fréquence a ses propres règles d’interprétation, sa propre identité, ce qui constitue les fondements de son Canal, la clé qui permet d’accéder au Nuage.

« Deux garçons se faisaient face, visage fermé, les traits durs. Il était facile de voir qu’ils voulaient se battre alors qu’ils n’avaient pas dix ans. Pour l’étranger, il ne s’agissait que d’un épisode normal de la vie, mais il ne détourna pas le regard. Le plus petit des deux enfants se mit alors à pointer l’index vers son adversaire. Son doigt se couvrit d’une substance rouge lumineuse avec laquelle il dessina un symbole en suspension dans l’air. Le second répliqua en traçant de son pouce un autre agglomérat de lignes de couleur bleue. Pendant trente secondes, les deux combattants échangèrent des figures posées sur l’air et poussèrent hurlements et grognements jusqu’à ce qu’une femme sorte d’une maison et sépare les gamins. Elle interpella le vagabond au passage :

« Vous auriez pu les arrêter ! Vous voyez bien qu’ils se battaient !

— Ce sont des enfants, et ce n’est pas dangereux.

— Ils en sont venus aux mains, quand même. On ne doit pas utiliser l’encre pour la violence, ce n’est pas bien.

— J’aime bien leur écriture, ils ont du caractère. Croyez-moi, ils ne finiront pas voyous. »

La femme haussa les épaules et secoua les enfants comme pour leur faire entendre raison puis elle retourna sous la véranda de sa maison. Le voyageur bâilla. Il chercha où s’asseoir sur un côté de la place, près du réservoir de pierre d’une fontaine et posa sa caisse à côté de lui. Il en sortit un petit panneau marqué « encreur public » et attendit, le dos contre la pierre, en mâchonnant sa brindille. Il était tout juste midi, des odeurs de cuisine perçaient à peine dans l’atmosphère. Du porc cuit quelque part, des beignets de courgette par là, du rustique. La brise qui soulevait la poussière se montrait paresseuse. Au-dessus des maisons, les nuages blancs qui se formaient annonçaient une belle journée, avec suffisamment de fraicheur pour ne pas alourdir l’après-midi et engourdir le soir. Le coin était réputé pour son climat agréable, et c’était la raison principale de sa venue ici. Il ne resterait pas dans cette sorte de paradis campagnard mais il apprécierait chaque instant. »

HongKeXing

Cette planète dépend du Nuage de Crépuscule. Son conditionnement culturel est majoritairement japonais, avec des composantes chinoises et coréennes.

Les habitants de cette planète sont aussi appelés « peuple des signeurs ». Une modification génétique leur permet de tracer des signes colorés dans l’air, baptisés « émogrammes ». En effet, ces signes ne sont pas un langage à proprement parler, mais un vecteur d’émotions. Un émogramme est composé d’une racine, d’un élément d’ambiance, et d’une action. Ainsi, la tristesse est la déchirure (action) causée par le vent (racine) sur une terre fragile (élément d’ambiance). Plusieurs milliers d’éléments peuvent interagir pour composer un émogramme. Autre donnée fondamentale pour comprendre ce système d’échange : la couleur. Selon la teinte, un même émogramme peut être interprété de manière différente. Il est très difficile de comprendre une émotion sans la couleur qui l’accompagne.

La société de cette planète est de type féodal, où le prestige des fiefs est une donnée importante.

Pour fêter la fin de cette étape, la plus belle reprise de Space Oddity de David Bowie de tout l’univers (enfin, de l’espace) :

Si vous n’avez pas une sensation d’émerveillement en regardant cette vidéo, vous êtes perdu pour le space opera.

 

Et donc, je m’attaque à la réécriture du Tome 3. Au suivant, comme m’a lancé mon éditrice vendredi dernier.